Entretien avec Marin Ledun – Dans le ventre des mères

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 Quel est votre premier souvenir avec le monde du livre ?

Je crois qu’il s’agit de la bibliothèque de mes grands-parents, une immense « armoire » protégée de la poussière par des portes vitrées fermées à clef. Les clefs étaient sur les portes. De sorte qu’il suffisait de les tourner pour qu’on puisse avoir accès aux livres. Histoire française, littérature, beaux livres, biographies, vieux livres et ouvrages récents, quelques milliers en tout, du sol au plafond, sur tout un pan de mur, une odeur d’humidité et d’encre. Voilà, c’est ça, mon premier souvenir, des odeurs et des livres, la bibliothèque d’une ferme au fin fond de l’Ardèche. Evidemment, j’ai fini par avoir la taille d’atteindre les clefs, d’ouvrir les portes et de lire ces livres !

 

● D’où vous est venue l’envie d’écrire des romans noirs ?

Je viens justement de publier un essai, intitulé Mon ennemi intérieur, aux éditions du Petit Ecart, pour essayer de répondre à cette question. Ce livre parle de ma pratique de l’écriture, de mon parcours professionnel et de ce moment où, en 2005, je me lance dans l’écriture romanesque, en particulier de romans noirs. Alors, « noir » parce que « critique sociale » et « roman » parce que la fiction est un détour imaginaire qui permet de parler du monde dans lequel nous vivons. Je dirais : tout simplement. D’un côté, je travaillais comme chercheur, je militais, avec ce sentiment que l’action collective est nécessaire pour que le monde avance. De l’autre côté, j’avais aussi ce besoin d’avance individuellement, ce que me permet l’écriture de romans noirs. Autonomie collective et individuelle, comme dirait Castoriadis. Ma singularité et le collectif humain dans lequel j’évolue. Les deux m’étant indispensables pour écrire.

 

● Comment vous est venue l’idée de l’intrigue pour votre roman « Dans le ventre des mères » ?

Dans le ventre des mères est en réalité la suite de mon premier roman, Marketing Viral. En 2005, quand j’ai écrit ce dernier, je n’étais pas romancier, mais chercheur. J’avançais à tâtons, sur mon temps libre, sans savoir que ce que j’étais en train d’écrire allait devenir un roman et que ce roman allait être publié. J’avais simplement besoin de sortir de l’univers extrêmement codifié, normé de la recherche en entreprise et à l’université, pour essayer d’observer mes objets de recherche sous un autre angle. La recherche scientifique, dominée par l’idée scientifique et technicienne, part du principe qu’elle propose la seule « bonne » vision du monde, une vision objective, car scientifique, et validée par des enquêtes techniquement irréprochables. Evidemment, c’est un mythe et une idéologie. Il y a d’autres façons de regarder le monde et de le comprendre. Parlons d’amour, par exemple. Vous pouvez imaginer cela comme un ensemble de systèmes nerveux, hormonaux, génétiques, électriques, physiologiques. Vous pouvez également le concevoir comme un phénomène purement social (lié à une culture, par exemple). Et vous pouvez l’aborder de manière poétique ou purement émotionnelle ou encore esthétique. Le roman, avec l’écriture de Marketing Viral, a été pour moi l’occasion d’aborder certains des thèmes des recherches développées dans mon laboratoire d’une autre façon. Sept ans plus tard, j’ai écrit Dans le ventre des mères, sous l’impulsion de mon amie Stéfanie Delestré (alors directrice du Poulpe chez Baleine, et aujourd’hui devenue directrice de la Série Noire), et avec l’envie de renouer avec cette première émotion d’écriture. A une différence près : cette fois-ci, j’étais devenu romancier. Je savais comment écrire et pourquoi je le faisais. Bien entendu, je n’en avais pas terminé avec la question des bio et nanotechnologies, j’avais encore des choses à dire sur le sujet.

 

● Comment vos personnages prennent-ils vie en général et là tout particulièrement le commandant Vincent Auger et Laure Dahan ?

Ma façon de voir les choses est assez simple. Un roman, pour moi, c’est une histoire (ici, la suite des aventures de Laure Dahan), des personnages pour incarner cette histoire, pour lui donner de la chair, et un style (un point de vue, ici le « noir »). Laure Dahan existait déjà dans Marketing Viral, dont elle est l’héroïne. Je n’ai donc eu qu’à reprendre son histoire là où je l’avais laissée. Mais il me fallait un deuxième personnage, plus ancré dans le réel. Je ne suis pas très à l’aise avec les personnages de flics, je m’y intéresse peu à vrai dire (cela viendra peut-être), mais il me fallait ce personnage ancré dans le réel qui me permette de contrebalancer la folie de l’univers technicien et scientifique, idéologique, dans lequel baignent les autres personnages, dont Laure Dahan. Ainsi est né Vincent.

 

● Etes-vous un grand lecteur et si oui qui vous a inspiré ?

Je lis trois, quatre livres par semaine, et je n’en écris qu’un par an. Je suis donc davantage un lecteur qu’un romancier. Particulièrement en période d’écriture où je deviens boulimique. Le talent des autres me stimule, sans vraiment m’influencer (je sais que c’est une crainte chez certains écrivains). Regarder la télé me tire vers le bas, lire des romans et parler avec mes amis me stimule. Je n’ai aucun écrivain modèle, mais j’ai en ai des milliers. Il y a bien sûr les livres-phares, ceux qui vous marquent, qui changent votre vie, qui vous font rire ou pleurer (pour moi, ça a été Erskine Caldwell, Hemingway, Giono, puis Ellroy, Crews, Garnier, Pete Texter, etc.), mais il y a aussi tous les autres, ceux dont on oublie parfois le titre ou le nom de l’auteur et qui pourtant, au détour d’une scène, d’une description, d’un personnage, vous changent durablement sans que vous vous en rendiez compte. Par petites touches, par petits coups de pinceau. Une formule, une phrase qui vous trotte dans la tête, une émotion ressentie qui vous permettra de résoudre un problème dans votre « vraie » vie. Le pouvoir de la fiction romanesque est hallucinant.

 

● Quand vous commencez à écrire un roman, le dénouement est-il déjà fixé ou est-ce qu’il vient au courant de l’écriture ?

Je crois que l’écriture de ma thèse de doctorat, entre 1998 et 2003 a durablement influencé ma façon de procéder. Quand je débute l’écriture d’un roman, j’ai déjà toute la documentation nécessaire, triée, classée, rangée, digérée, j’ai également un plan très détaillé de l’histoire, des biographies des personnages principaux, une scène d’ouverture, et, pour répondre à votre question, une fin déjà établie. Le cas de Dans le ventre des mères est sensiblement différent, puisque la fin que j’ai imaginée au début n’a pas convaincu mon éditeur (Flammarion) et mon éditrice (Nelly Bernard). J’ai donc réécrit les dernières pages. Et ma foi, ils avaient raison.

 

● Quel sera votre mot de fin à cet entretien ?

Je vous remercie d’avoir pris le temps de lire mon travail et pour toutes vos questions qui portent sur un roman qui fête ses sept ans et qui paradoxalement me permettent de mieux comprendre pourquoi j’écris aujourd’hui.

 

Lien vers ma chronique Dans le ventre des mères.

Je tiens à remercier Marin Ledun d’avoir pris le temps de répondre aux questions de la Caverne du Polar. J’espère vous avoir permis de découvrir un peu plus cet auteur.

 

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Biographie de Marin Ledun

Marin Ledun né le 07 mai 1975 à Aubnas en Ardèche est un romancier français et un ingénieur de recherches en sciences humaines et sociales. Docteur en communication politique, il a été un spécialiste des questions liées au vote électronique. Il a publié un essai sur la démocratie assistée par ordinateur en 2005, et ses recherches actuelles portent sur l’émergence de nouvelles pathologies liées à l’organisation du travail. Après un travail sur les enfants martyrs dans « Modus operandi » (Au Diable Vauvert, 2007), puis sur l’enfant cobaye et les biotechnologies, dans « Marketing viral » (Au Diable Vauvert, 2008), il poursuit sa réflexion sur le contrôle social et l’héritage culturel que le monde contemporain lègue à ses enfants dans « Le Cinquième Clandestin » (La Tengo, 2009) et « Un Singe en Isère » (Le Poulpe, 2010). La collection « Série Noire » de Gallimard publie en mars 2010 son roman « La Guerre des Vanités » (Prix Mystère de la critique 2011) . « L’homme qui a vu l’homme » (Prix Amila-Meckert 2014), « Dans le ventre des mères », « Les visages écrasés ». « Au fer rouge » sort début 2015. Suivra l’année suivante, « En douce » qui reçoit le Prix Transfuge du meilleur Polar 2016. La plupart de ses romans évoquent la crise contemporaine et ses conséquences sociales. Citoyen engagé dans le mouvement social radical, auteur de nombreux articles et ouvrages de recherche, marathonien, peintre et guitariste, Marin Ledun vit aujourd’hui dans les Landes près de la côte, au sud… Son dernier roman « Salut à toi ô mon frère » est sorti en mai 2018 (Série Noire, Gallimard).

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